Simon Auffret

Journaliste formé à l'IUT de Lannion.
Notamment intéressé par le journalisme de données.

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Le toit de l'école de Kinsale, fabriqué par les étudiants

Mouvement de Transition : diversifier pour mieux durer

Répondre aux défis climatiques et énergétiques par la résistance de l’économie communautaire : en initiant la Transition, l’Anglais Rob Hopkins n’ambitionnait rien de moins que de changer le monde. Semé en Irlande en 2004, le mouvement prend aujourd’hui racine dans plus de 40 pays.

“Il y a une expression qui dit que Kinsale est l’endroit où les jeunes partent à la retraite”, sourit Michelle. La petite ville côtière du sud de l’Irlande ne compte plus, en effet, les étudiants qui sont arrivés pour deux ou trois ans et ne l’ont plus quittée. À côté de la jeune Française, une dizaine d’élèves venus du Mexique, des États-Unis, d’Allemagne ou d’Irlande s’affairent dans leur salle de classe : un potager sous serre blanche situé sur le campus de l’université locale.

Tous se sont laissés tenter par une formation singulière, lancée il y a 16 ans par un Anglais passionné d’éco-construction et d’agriculture biologique. Rob Hopkins a inauguré à Kinsale le premier cursus de permaculture au monde, popularisant cette pratique née dans les années 1970. En copiant les écosystèmes naturels, “l’agriculture permanente” exclut la monoculture, diversifie les espèces et privilégie le travail à la main, sur des surfaces parfois inférieures à un hectare. Le tout avec un rendement affiché égal ou supérieur à celui des exploitations conventionnelles.

Une petite révolution dans une agriculture toute tournée vers le modèle productiviste. Mais sensibilisé au changement climatique, troublé par la fin estimée proche d’une énergie fossile à bas coût, Rob Hopkins décide d’aller plus loin. L’enseignant charismatique va tenter d’adapter les principes de la permaculture à l’ensemble de la société, et au fonctionnement de l’économie. C’est la philosophie de la Transition, d’abord développée à Kinsale, puis à Totnes (Royaume-Uni) où Rob Hopkins va s’installer en 2005.

Trois ans plus tard est publié le Manuel de Transition, destiné à guider la transformation des environnements locaux par leurs habitants. De Bill Mollison et David Holmgren, les deux théoriciens de la permaculture, Hopkins reprend les 12 principes fondateurs, parmi lesquels “observer et interagir”, “utiliser et valoriser les services et les ressources renouvelables” et “des solutions à de petites échelles et avec patience”. Via le blog du mouvement, l’idée se répand à grande vitesse. Des villes dites “de Transition” naissent un peu partout, au Brésil, au Canada, en Afrique du Sud. En 2016, le réseau de la Transition répertorie près de 1200 initiatives, dans 47 pays, dont la France.

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Les étudiants en classe de permaculture, lors d'un cours théorique.

Se tourner vers le local

“Ce que nous a appris la permaculture, c’est que nous n’avons pas besoin d’étudier pendant trois ans avant de pouvoir faire pousser une carotte”, rigole aujourd’hui Rob Hopkins. Depuis la fenêtre de ses bureaux de Totnes, on peut apercevoir l’horloge de l’arche surplombant la rue principale, véritable emblème de la commune et désormais logo du mouvement local de Transition. “Le pouvoir de faire” vanté par la figure médiatique du réseau attire chaque jour des curieux dans cette ville de 8 000 habitants, où les jardins publics sont cultivés, la monnaie locale disponible dans toutes les boutiques. Une coopérative énergétique est en développement dans le nord de la ville, alors qu’un projet d’une vingtaine de logements, porté par les habitants, va bientôt sortir de terre sur le site d’une ancienne laiterie. Ici, même le conseil municipal se dit “de Transition”.

“Au lancement du projet REconomy [la branche économique de la Transition], nous sommes allés voir les entreprises en leur proposant de changer leur fonctionnement pour dynamiser l’économie locale”, se souvient Rob Hopkins, derrière ses éternelles lunettes. “Nous nous sommes vite rendus compte qu’elles n’en avaient pas grand chose à faire”. Les membres de la Transition recommandent une plus grande proximité entre producteurs et avec les consommateurs, destinée à créer de l’emploi et des compétences dans une économie moins dépendante de l’extérieur du territoire. “Mais les entreprises ont l’habitude de se fournir loin d’ici, et ne fonctionnent pas à l’échelle d’une ville. Réussir à modifier leur modèle ne serait-ce que de 10 %, c’est difficile”, admet Jay Tompt, membre fondateur et coordinateur du projet REconomy à Totnes. “C’est le grand défi de la Transition, de réussir à changer l’existant”. L’idée d’une ‘relocalisation’ des investissements ne convainc pas les entrepreneurs. “Au lieu d’attendre que cette économie change, nous avons eu l’idée de créer la nôtre”, retrace Rob Hopkins.

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Un billet de 10 totnes pounds à l'effigie du chanteur Ben Howard, originaire de la ville

Communauté d’investisseurs

En 2012, le premier forum des entrepreneurs locaux est donc organisé. “En seulement quatre éditions, nous avons rassemblé plus de 70 000 livres sterling (environ 88 000 euros) ”, constate Jay Tompt. Pour espérer lever des fonds devant un public constitué d’habitants, les candidats doivent remplir les critères d’une entreprise “de Transition” : leur visée ne doit pas seulement être lucrative, l’empreinte énergétique de l’activité doit être réduite, ainsi que la taille de la structure. L’apport de compétences dans la communauté locale est un atout. Dans une conférence donnée la même année, Rob Hopkins ajoutera un autre impératif, celui de “promouvoir la résilience locale”.

La résilience, en physique la “capacité d’un matériau à retrouver, à la suite d’un choc, sa forme initiale” est prédominante chez les ‘transitionneurs’. Créer un système économique résilient à l’échelle communautaire, c’est pour la Transition envisager plus sereinement un avenir sans pétrole, et se préparer aux conséquences de graves crises financières. “C’est un concept à la fois opérationnel et compréhensible, qui donne un vrai objectif de société à poursuivre”, commente avec enthousiasme Benoit Thévard, ingénieur et notamment co-auteur d’un rapport dédié à la résilience pour le groupe des Verts au parlement européen.

C’est en suivant cette idée que, près de Manchester, un boulanger a eu l’idée de contracter un prêt auprès des habitants de son quartier pour lancer son activité. Il verse aujourd’hui le taux d’intérêt de 6.25 % dû aux investisseurs en pain, à raison d’une miche par semaine. À Lewes, dans le Sussex, le groupe de Transition a lui décidé de louer le toit de la brasserie locale pour y installer des panneaux photovoltaïques, financés par la communauté. La centrale peut alimenter 40 foyers, et une aide gouvernementale apportée à la production d’énergie permet de rembourser les premiers investissements des particuliers.

Partout, l’idée est la même : mener des actions par soi même, pour renforcer l’économie de sa ville mais aussi les liens avec ses voisins. “Le territoire devient l’acteur central de la production de la richesse (durable) et de l’économie (solidaire) en mettant en relation culture et nature, à travers une autogestion responsable des communautés locales”, résument les chercheurs de l’Institut Momentum, auteurs en 2015 d’un Petit traité de résilience locale (éditions Charles Léopold Mayer).

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Brandon, originaire du New-Jersey, est venu à Kinsale pour se former à la permaculture.

Changer l’image de l’écologie

“La Transition amène avec elle un peu de fraîcheur”, lance Jérôme Blanc, en racontant l’arrivée du mouvement en France, à la fin des années 2000. L’économiste, professeur à Science Po Lyon et spécialiste de la monnaie, a croisé le chemin de la Transition en s’intéressant aux monnaies locales, fréquemment utilisées par les villes du réseau. “C’est un formidable outil d’éducation populaire, qui sensibilise les consommateurs sur ce qu’il advient de leur argent au quotidien”, développe le chercheur, qui relativise cependant l’idée d’une meilleure résilience de l’économie locale par la monnaie, portée par la Transition. “Aujourd’hui, les volumes en circulation sont trop faibles pour avoir cet effet”. “Pour nous, la monnaie locale a été un outil de visibilité et de dynamisme exceptionnel”, complète Rob Hopkins. “Encore aujourd’hui, son rôle est différent de ville en ville.”

C’est avec un billet de “21 livres” à la main que Rob Hopkins apparaît dans le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent. “On peut le faire, alors pourquoi pas ?” préfère-t-il répondre face aux sourires quant à l’originalité du billet. La formule veut résumer à elle seule l’ambition de la Transition : envisager une écologie plus moderne, fuir la vision déprimante d’un changement climatique pour se réfugier dans l’action collective, communautaire, dans le respect de l’individu et de l’environnement. L’impact du film Demain - en 2016 César du meilleur documentaire - a surpris Rob Hopkins, lui qui “ne connaissait pas Mélanie Laurent avant de la rencontrer”. “Ce qu’ils ont fait est brillant”, termine le fondateur de la Transition. “Un des grands défis à venir est d’attirer les plus jeunes à s’intéresser à ces thématiques. Et je suis persuadé que Demain va beaucoup participer à ce que la Transition le relève”.

Simon Auffret - Iut de Lannion - Février 2017

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